12 septembre 2014 ~ 0 Commentaire

La croissance crée-t-elle des emplois ?

Que la croissance économique soit une condition nécessaire à la création d’emplois, qu’elle soit même la principale source de la création d’emplois, voire la seule, voila une affirmation qu’aucun homme politique et peu de commentateurs patentés de la scène économique se risqueraient à mettre en doute. Cette affirmation est-elle pour autant fondée ?

Si l’on examine les variations depuis 1980 du PIB et de l’emploi dans les branches marchandes de l’économie[1], variations mesurées en glissement annuel (c’est-à-dire en comparant chaque trimestre au même trimestre de l’année précédente), on constate en effet que ces deux indicateurs évoluent à l’unisson : les périodes de forte croissance voient l’emploi augmenter tandis que celui-ci se contracte lorsque l’activité économique ralentit ou diminue (Figure 1).

fichier pdf Figure 1

Cependant, si l’on représente sur un même graphique et en très longue période (depuis 1949), le niveau de la valeur ajoutée des branches marchandes (exprimé en milliards d’Euros à prix constants de 2010) et le niveau de l’emploi (exprimé en millions de personnes employées dans les branches marchandes de l’économie), le lien présumé entre ces deux indicateurs se dissout (Figure 2).

fichier pdf Figure 2

Plus précisément, ce graphique conduit à distinguer une succession de périodes marquées chacune par une relation singulière entre la croissance économique et l’emploi.

  • Entre 1949 et 1974, croissance et emploi évoluent de concert bien qu’à des rythmes très différents ;
  •  De 1974 à 1997, alors que la croissance économique se poursuit mais à un rythme très ralenti, l’emploi régresse au point de revenir à des niveaux comparables à celui des années 1960 ;
  • Entre 1997 et 2003, alors que la croissance économique accélère légèrement, l’emploi augmente très fortement ;
  •  Cette croissance de l’emploi se poursuit, bien qu’à un rythme moins soutenu, entre 2003 et 2008, période au cours de laquelle la croissance économique enregistre un nouveau ralentissement ;
  •  Enfin, entre 2008 et 2013, l’activité stagne et l’emploi fléchit.

Les explications de ces discontinuités entre les dynamiques de la croissance et de l’emploi sont à rechercher dans les évolutions de la productivité du travail et de la durée du travail.

Le tableau 1 ci-après détaille, pour chacune des périodes identifiées précédemment et pour l’ensemble des branches marchandes : les variations de la VAB, de la productivité horaire du travail, du nombre global des heures travaillées, de la durée moyenne annuelle du travail et enfin de l’emploi.

Tableau 1 : Variations moyennes annuelles de la valeur ajoutée, de la productivité horaire du travail, du nombre d’heures travaillées, de la durée du travail et de l’emploi dans les branches marchandes

1949-1974

1974-1997

1997-2003

2003-2008

2008-2013

VAB des secteurs marchands

6.0%

2.1%

3.0%

2.1%

0.2%

Productivité horaire du travail

6.6%

3.0%

2.6%

1.1%

0.7%

Nombre total d’heures travaillées

-0.6%

-0.9%

0.4%

1.0%

-0.5%

Durée moyenne annuelle du travail

-0.8%

-0.75%

-1.2%

0.2%

-0.3%

Nombre de personnes employées

0.2%

-0.15%

1.7%

0.8%

-0.2%

Source : INSEE

Ce tableau met en évidence :

  •  que la très forte croissance des « Trente Glorieuses », contrairement à ce que pourrait laisser croire l’immigration organisée de travailleurs pour l’industrie ou l’absorption par le marché du travail des rapatriés d’Algérie, s’est accompagnée d’une diminution du volume global des heures travaillées ; si l’emploi s’est cependant accru au cours de cette période, c’est en raison d’une rapide réduction de la durée moyenne annuelle du travail ;
  •  que le fort ralentissement de la croissance entre 1974 et 1997 s’est accompagné d’une forte réduction du nombre global des heures travaillées et, malgré la poursuite de la réduction de la durée moyenne annuelle du travail, d’une diminution de l’emploi ;
  • que la forte progression de l’emploi entre 1997 et 2003, dans un contexte de croissance à peine plus soutenue, s’explique par une forte diminution de la durée moyenne du travail (du fait notamment du passage aux 35 heures hebdomadaires) ;
  •  que le nouveau ralentissement de la croissance enregistré entre 2003 et 2008 n’a pas empêché une augmentation du volume des heures travaillées et de l’emploi du fait d’une diminution encore plus marquée des gains de productivité du travail ;
  •  qu’enfin, dans la période la plus récente (2008-2013) la stagnation de l’activité s’est traduite, malgré un nouveau fléchissement des gains de productivité et une légère diminution de la durée moyenne du travail, par une érosion de l’emploi.

Au total, sur l’ensemble de la période 1949-2013, la valeur ajoutée des branches marchandes a progressé à un taux moyen annuel de 3,5% en volume. Dans le même temps, la productivité horaire du travail a augmenté de 4,0% par an, de sorte que le nombre global d’heures travaillées à régressé de 0,5% par an, de 39,6 milliards d’heures en 1949 à 29,4 milliards en 2013. Si le nombre des personnes employées dans les branches marchandes de l’économie a cependant augmenté, de 16,5 millions en 1949 à 19,1 millions en 2013 (soit une croissance moyenne de 0,2% l’an), cela tient à ce que la durée moyenne annuelle du travail a diminué, passant de 2396 heures en 1949 à 1539 heures en 2013 (Tableau 2).

Tableau 2 : Variations moyennes annuelles de l’activité, du volume d’heures travaillées, de la productivité horaire du travail, de la durée du travail et de l’emploi dans les branches marchandes       

1949-2013

VAB des secteurs marchands

3,5%

Productivité horaire du travail

4,0%

Volume d’heures travaillées

-0.5%

Durée moyenne annuelle du travail

-0.7%

Nombre de personnes employées

0.2%

Source : INSEE

L’enseignement qui ressort de ces observations est que, contrairement à une idée reçue, la croissance ne crée pas d’emplois. La croissance de la valeur ajoutée des branches marchandes et la productivité horaire du travail dans ces branches sont étroitement liées et évoluent tendanciellement au même rythme, les effets de celle-ci neutralisant la contribution potentiellement positive de celle-là au volume global des heures travaillées. En conséquence, seule la diminution de la durée moyenne annuelle du travail permet en dernier ressort une augmentation du nombre des personnes ayant un emploi.

Dès lors la question essentielle est de savoir comment s’opère cette diminution de la durée moyenne annuelle du travail :

  •  par l’augmentation du nombre de ceux qui ont un emploi à temps partiel à durée de plus en plus réduite tandis que d’autres, de moins en moins nombreux, alignent de longues journées de travail, voire même accumulent les heures supplémentaires ;
  •  ou par une réduction généralisée de la durée du travail selon le principe « travailler moins pour travailler tous ».

Depuis 2008, non seulement le rythme de réduction de la durée du travail est faible en comparaison historique (-0,3% par an contre -0,7% par an sur la période 1949-2013) mais de surcroît elle s’opère essentiellement par la multiplication des emplois à temps partiel, lesquels continuent d’augmenter alors que l’emploi total diminue.

 


[1]              En excluant donc l’emploi dans les administrations, dont on peut penser qu’il reflète des décisions politiques et relève donc d’une autre logique que l’emploi dans les secteurs marchands.

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